Nouveau leadership et nouveaux défis en Corée du Nord ?

Depuis le décès de Kim Jong-il en décembre 2011, il semblerait d’une part qu’apparaissent à la tête de la Corée du Nord de nouvelles personnalités qui ne soient pas issus des anciennes structures phares du système nord-coréen. D’autre part du point de vue du dossier économique, l’armée nord-coréenne qui était à la tête de nombreuses sociétés des secteurs des matières premières et du domaine de l’infrastructure publique en Corée du Nord s’est vu transférée ses richesses (entre autre minières et agricoles) par certaines organisations affiliées au Parti du Travail Coréen (le parti communiste nord-coréen). En d’autres termes, des sociétés gérées par des structures militaires sont dorénavant sous le contrôle de structures affiliées au Parti (le Ministère du Commerce International, le Ministère des Affaires Etrangères, le Second Comité Economique…).

En effet, l’armée ne constitue pas uniquement une force militaire, il s’agit également du premier employeur de la Corée du Nord. Etant donné la forte implication des structures militaires dans la vie politique et économique en Corée du Nord depuis sa création en 1948, l’armée est devenue par la même une organisation clé du système nord-coréen.

Un monument à la gloire de Kim Il Sung, le fondateur de la Corée du Nord (© 2010 / N. Levi)
Un monument à la gloire de Kim Il Sung, le fondateur de la Corée du Nord
(© 2010 / N. Levi)

Les années passant, de nouvelles organisations paramilitaires ont été crées en Corée du Nord (citons entre autre la Garde des Paysans Travailleurs Rouges créée en 1959) afin que l’armée en elle-même se reconcentre autour de ses actions militaires. Depuis le milieu des années 90, la famille des Kims (c’est-à-dire la famille biologique de Kim Jong-eun, le numéro un de la Corée du Nord) s’est de plus en plus opposée au rôle économique de l’Armée. C’est ainsi que se sont vu renforcées les fonctions économiques du Parti du Travail Coréen par la création d’organisations hybrides à la fois militaire et liées au Parti (par exemple le second Comité Economique, une sorte de ministère des Affaires Economiques militaires ou la Commission de Défense Nationale, une organisation militaire qui est cependant gérée conjointement par le Parti et par l’armée nord-coréenne). Au final nous avons donc l’armée qui continue de gérer certaines structures économiques stratégiques, les organisations paramilitaires qui gèrent des structures de second ordre et le Parti qui tente de prendre le contrôle de structures gérées par les organisations militaires. Le Parti (et tout particulièrement certaines cellules) cherche à prendre le contrôle de ses structures économiques car l’Armée a des priorités qui divergent de celle du Parti. L’armée continue d’être considérée comme une organisation conservatrice tandis que les cellules évoquées ci-dessous sont sensiblement plus ouvertes à des changements économiques en Corée du Nord et ses responsables se considèrent comme étant de meilleurs gestionnaires de sociétés que les représentants militaires aux affaires économiques.

Les changements dont il est question semblent être orchestrés par la famille des Kims, famille de ceux qui règnent sur la Corée du Nord depuis 1948, année de la création de ce pays. En effet les structures du Parti qui s’occupent de la gestion d’actifs qui étaient à l’origine militaire sont gérées par des membres du clan des Kims (Paek Se-bong, le directeur du Second Comité Economique est un cousin germain de Kim Jong-eun, Kim Yong-chun, le directeur de la Garde des Paysans Travailleurs Rouges est le grand oncle de Kim Jong-eun,…). Tout cela semble donc démontrer que quelque soit l’année ou l’époque, c’est la famille des Kims qui dispose du vrai pouvoir en Corée du Nord.

Pourquoi les Kims ? Il faut indiquer ici que dans les années 40, Joseph Staline, le dictateur soviétique a personnellement décidé que la Corée devrait être sous administration soviétique, en effet il savait que les américains avaient le même type de prétentions. C’est ainsi que Staline décida qu’un certain nord-coréen du nom de Kim Song-ju (il se donnera dans les années 40 le patronyme de Kim Il-sung) serait le représentant de Moscou dans la Péninsule Coréenne. Ce même Kim Il-sung encouragea ensuite Mao et Staline à attaquer la Corée du Sud qui était sous occupation américaine. C’est au final un conflit sanglant qui éclata entre les deux Corées entre 1950 et 1953 durant lequel périrent plus de 2 millions de personnes. Aucune des deux Corée ne gagna cette guerre et en juillet 1953 un armistice fut signé.

A la mort de Staline, Kim Il-sung observant la scène internationale et notamment le XXème congrès du Parti Communiste Soviétique de 1956,  remarqua que le successeur de Staline, Nikita Khrouchtchev avait critiqué avec virulence la politique de son prédécesseur. Mauvais présage, sans doute pour un homme qui avait été « choisi » par Staline lui-même. Il fallait donc alors mettre en place une autre stratégie pour demeurer au pouvoir en Corée du Nord et Kim Il Sung décida de  mettre en place un autre système de loyauté, un système interne à la Corée du Nord qui s’appuiera désormais sur les liens du sang et le clan de la famille Kim

C’est pourquoi dès le début des années 60, les membres de la famille des Kims furent nommés  en masse à des postes clés du système nord-coréen (Kim Jong-ju, le frère cadet de Kim Il-sung a notamment été responsable dans les années 60 du Département de la Propagande et de l’Agitation du Parti, Kim Sung-ae, la femme de Kim Il-sung, était dans les années 70 la première secrétaire de la Fédération Démocratique des Femmes nord-coréennes,…). Après le décès de Kim Il-sung en 1994,  le fils de Kim Il Sung, Kim Jong Il  a pris la tête de la Corée du Nord Kim Jong-il et suite à sa mort en 2011, c’est son fils Kim Jong-eun qui le remplaça. La famille des Kim continue donc de jouer sans discontinuer un rôle clé au sein de toutes les structures  de l’état socialiste depuis 1948.

Statue de Kim Il Sung (© 2010 / N. Levi)
Statue de Kim Il Sung
(© 2010 / N. Levi)

La Corée du Nord, depuis sa création jusqu’en 1990, a bénéficié d’une aide internationale importante des pays du bloc de l’Est au premier chef l’Union Soviétique  qui ont participé activement à sa reconstruction : de nombreux techniciens polonais, tchécoslovaques, hongrois sont allés en Corée du Nord tandis que de nombreux orphelins de Corée du Nord sont allés vivre en Allemagne de l’Est et en Pologne.

Dans un tel contexte international, les décisions clés de la famille des Kims a présidé au destin de la population nord-coréenne. En effet, un soutien constant du bloc soviétique et de la Chine a permis à la Corée du Nord d’éviter toutes les réformes pouvant mettre en péril la stabilité du régime nord-coréen et ont maintenu ainsi l’aile conservatrice de la famille des Kims (sous la houlette de Kim Jong-il) à la tête de ce pays.

La chute du Mur de Berlin en 1989 puis la chute de l’Union Soviétique en 1991 ont entrainé l’arrêt du soutien économique provenant du Bloc Soviétique à la Corée du Nord. Les conséquences furent terribles: famine (plus de 3 millions de morts selon des rapports nord-coréens divulgués au grand public), crise énergétique,…

La période allant de 1995 à nos jours a été par contre synonyme de changements structurels et organisationnels en Corée du Nord avec à la clé des changements au sein des élites nord-coréennes. Certes, ce sont toujours les membres de la famille des Kims qui sont à la tête des principales structures politiques, économiques et militaires de la Corée du Nord, néanmoins, il semblerait que l’aile “libérale” de la famille prenne les principales décisions politiques au sens large et non l’aile conservatrice. Celle-ci se compose de conseillers qui ont été approuvés par Kim Jong-il et par le jeune leader Kim Jong-eun. Ces conseillers sont des hommes politiques, des hommes d’affaires qui sont qualifiés comme étant loyaux à la famille des Kims. Il s’agit également de membres de la famille biologique de Kim Jong-eun, le leader nord-coréen. Ils ont effectué des études à l’étranger, gèrent des sociétés et disposent de solides relations avec l’Armée Populaire de la Corée du Nord.

Parmi les membres de ce “conseil d’administration” de la Corée du Nord, citons entre autre les personnalités de Ri Su-yong, le précepteur de Kim Jong-eun lorsque celui-ci était en Suisse et dorénavant responsable pour un certain nombre d’investissements en Corée du Nord (notamment dans le cadre du complexe hôtelier des Monts Kumgang (Monts de diamants), Kim Sung-nam, le conseiller de Kim Jong-eun qui s’occupe tout particulièrement de tout ce qui concerne les relations entre la Corée du Nord et la Chine, Kim Sol-song, la sœur ainée de Kim Jong-eun, qui est conjointement responsable avec les frères  millionnaires Jon (Sung-hun etYoung-hun) de certaines sociétés nord-coréennes du secteur des transports et de l’approvisionnement de produits de grande consommation (voitures, etc.). La liste complète est beaucoup plus longue et comporte de nombreux autres membres de la famille des Kims qui n’habitent pas forcément en Corée du Nord (comme Kim Jong-nam, le fils ainé de Kim Jong-il qui continue de gérer les comptes de la famille des Kims).

L'Assemblée populaire suprême nord-coréenne (l'équivalent de l'Assemblée nationale française) (© 2010 / N. Levi)
L’Assemblée populaire suprême nord-coréenne
(l’équivalent de l’Assemblée nationale française)
(© 2010 / N. Levi)

L’avènement de cette aile libérale suite aux problèmes de santé du défunt Kim Jong-il a entrainé des changements radicaux dans le système nord-coréen. Depuis l’avènement de Kim Jong-il, les militaires ont perdu une grande partie de leurs capacités décisionnelles. Ceux-ci aussi se sont vus obligés de transmettre les entités économiques qui étaient  jusqu’à là sous leur contrôle des organisations affiliées au PTC. Se pose alors la question suivante : Est-ce que la réorganisation de ces structures (qui constituaient 70% des capacités économiques de la Corée du Nord) peut entrainer des changements politico-sociaux en Corée du Nord ? L’aile libérale de la famille des Kims sait que pour éviter toute instabilité, elle se doit de gratifier les militaires qui étaient à la tête de sociétés économiques importantes en Corée du Nord (comme par exemple les mines) ou de divisions militaires stratégiques (comme celles qui sont proches des frontières avec la Chine et la Corée du Sud). Kim Jong-eun leurs donne ainsi chaque année des « cadeaux » (sous la forme de voitures, de devises étrangères, de meubles Made in Europe – certaines élites nord-coréennes ont des maisons dont tous les produits sont autrichiens !) qui assurent la pérennité de la nouvelle relation entre l’armée et le Parti. Cela illustre le degré de corruption  croissant au plus haut niveau des éléments décisionnels en Corée du Nord et peut ainsi conduire à des changements plus radicaux ultérieurs auxquelles l’aile libérale ne pourrait faire face. En effet comment savoir si les généraux nord-coréens accepteront à long-terme de perdre leur pouvoir en échange de « cadeaux » somptueux ? Ces même généraux sont ils convaincus que Kim Jong-eun les maintiendra en vie ? L’histoire récente ne leurs donne-t-elle pas raison : Ri Yong-ho, Kim Jong-gak et Hyon Chol-hae des anciens leaders de l’armée nord-coréenne ont tout simplement été démis de leurs fonctions prestigieuses au sein de l’Armée : à qui donc le tour ?

A titre de revanche, il semblerait que le suivant sur la liste qui sera écarté n’est d’autre qu’un proche de Kim Jong-Un : Jang Sung-thaek. Pour des raisons obscures (Jang Sung-thaek aurait menacé et remis en doute le pouvoir de Kim Jong-eun), cet homme politique nord-coréen a perdu en fin novembre 2013 son poste de directeur au sein de la Commission de Défense Nationale suite à des désaccords avec des militaires nord-coréens et fut fusillé après un procès express le 13 décembre 2013. Il est encore trop tôt pour tirer des conclusions de cet évènement mais s’il s’avère exact que Jang Sung-thaek ait été exécuté, cela signifierait que d’une part personne ne peut se sentir en sécurité en Corée du Nord et que d’autre part la famille des Kims dispose d’une part du pouvoir moins importante que dans le passé dans la mesure où ce serait l’armée qui serait responsable de l’éviction de Jang Sung-thaek. Il est également probable que l’éviction de Jang Sung-thaek ait été due à des conflits qui ne soient pas directement dus à des factions militaires opposées. En effet depuis quelques années, bien que la famille des Kims continue de dominer la scène politique, d’autres familles (des ramifications de la famille des Kims) ont vu leurs rôles s’accroitre au sein des dernières années : citons entre-autre la famille de Kang Sok-ju (un vice premier ministre nord-coréen dont les enfants gèrent des sociétés en Corée du Nord), la famille d’Oh Kuk-ryol (un militaire dont les enfants travaillent dans des sociétés d’import-export entre la Chine et la Corée du Nord). Ce sont donc peut-être des disputes avec ces familles qui sont à l’origine de l’éviction de Jang Sung-thaek ?

En ce qui concerne le dossier nucléaire cher aux organisations militaires nord-coréennes, celui-ci est dorénavant géré par un groupe d’hommes politiques issus du PTC mais disposant de certaines connaissances militaires. Ce groupe de personnalités (Kim Kyong-ok, Ju Kyu-jang, Pak Do-chun, Choe Ryong-hae) constitue le fer de lance décisionnel concernant la question atomique et ce sont eux qui devraient prendre directement part aux négociations nucléaires avec,  entre autre, les Etats-Unis. Ce qui reste ici pertinent, c’est le fait que ces négociations (si on peut les qualifier de telles) sont pour l’instant menée du point de vue nord-coréen par des personnalités qui sont plus ou moins issues de la famille des Kims. Je pense ici tout particulièrement à  Ri Gun, Kim Kye-kwan et Ri Yong-ho. Tous sans exception étaient des proches de la famille des Kims.

Un monument à la gloire de l'idéologie nord-coréenne : le 'juche' (© 2010 / N. Levi)
Un monument à la gloire de l’idéologie nord-coréenne : le juche
(© 2010 / N. Levi)

La famille des Kims doit aussi faire face à un défi générationnel. Depuis une dizaine d’années, de plus en plus de leaders nord-coréens envoient leur enfants effectuer des études économiques et d’architecture à l’étranger (notamment en Autriche, France, Grande Bretagne et certains étudient aux Etats-Unis sous le couvert de faux passeports !). Si cette jeunesse dorée liée bien entendu à la famille des Kims et aux familles évoquées ci-dessus, souhaite s’enrichir et faire par la même changer leur pays, quelle peut-être le futur de la Corée du Nord ? La réponse à cette question est difficile à donner car d’une part le régime nord-coréen continue de maintenir un système politique vieux de près de 65 ans mais d’autre part une nouvelle génération de leaders nord-coréens (par exemple Paek Ryong Chon, directeur de la Banque Centrale nord-coréenne, ancien étudiant en Chine et fils de Paek Nam Sun, ancien ministre nord-coréen des affaires étrangères) souhaite s’enrichir et cela devra passer forcément par des changements au sein du système nord-coréen, plus explicitement des réformes tangibles devront être mises en place

En conclusion, la famille des Kims, qui a vu son cercle s’élargir avec l’avènement de membres honoraires et l’éviction de certains proches, doit faire face à des changements internes en Corée du Nord. La famille des Kims doit aussi prendre en compte les changements générationnels qui s’opèrent chez ses partenaires étrangers (je pense tout particulièrement aux élites chinoises qui s’opposent de plus en plus à la politique défiante de Pyongyang) et qui peuvent affecter le future des relations entre la Corée du Nord et ses partenaires étrangers. Les changements qui ont été indiqués dans ce texte signifient que le “leadership” nord-coréen est conscient des changements nécessaires mais que ceux-ci doivent éviter toute remise en cause du système politique nord-coréen.

Nicolas Levi est chercheur en sciences politiques et économiques
au sein du Centre de Recherches sur le Confucianisme Contemporain
au sein de l’Institut des Cultures Orientales et Méditerranéennes (www.iksio.pan.pl)
de l’Académie Polonaise des Sciences
et enseignant à l’Université d’Economie Interrégionale Alcide de Gasperi à Varsovie.

Il a consacré une thèse de doctorat sur les élites nord-coréennes actuellement au pouvoir.
Le site de Nicolas Levi présente des travaux de recherches consacrées aux élites nord-coréennes
et à l’économie de la Corée du Nord : https://nicolaslevi.wordpress.com/


ANNEXE 1

Membres choisis de la famille des Kim

Personnalité Rôle Relation généalogique par rapport à Kim Jong-eun
Kang Sok-ju Vice premier ministre Cousin germain
Kim Jong-chol Conseiller de Kim Jong-eun Demi-frère
Kim Jong-nam Conseiller en investissements en Corée du Nord Demi-frère
Kim Kwang-sop Ambassadeur de la Corée du Nord en Autriche Oncle
Kim Pyong-il Ambassadeur de la Corée du Nord en Pologne Oncle
Kim Sul-song Directrice de sociétés Demi-sœur
Kim Yong-chun Directeur de la Garde des Paysans Travailleurs Rouges Grand oncle
Kim Yong-nam Chef d’état officiel de la Corée du Nord Cousin germain
Paek Se-bong Directeur du Second Comité Economique Cousin germain
Yang Hyong-sop Secrétaire de l’Assemblée Populaire Suprême Cousin germain

 

Le texte a été initalement publié sur ke site de Réseau Asie & Pacifique, une association qui cherche à  créer des liens entre des chercheurs francais et asiatiques.

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