Le rôle des élites nord-coréennes dans L’économie de la Corée du Nord

De façon générale, la Corée du Nord est entrée dans une phase de libéralisation de l’économie. Depuis l’avènement de Kim Jong-eun, les fonctionnaires d’Etat ont évoqué dans les médias que des changements allaient se produire tout en s’empêchant d’utiliser le mot « réforme » dont l’usage continue d’être interdit dans le pays.

C’est ainsi qu’à l’occasion du nouvel an 2011, et à la différence de Kim Jong-il, qui ne s’exprimait pas à lors de cette festivité, Kim Jong-eun a délivré un message verbal à la population où il a particulièrement insisté sur la notion de développement économique dans le domaine de l’agriculture, de la construction et de la science, et cela sous l’égide du Parti du Travail Coréen (PTC). Mieux, le 15 avril 2012, lors de son premier discours officiel, le leader nord-coréen s’est donné pour priorité d’améliorer la vie des citoyens nord-coréens afin de construire un Etat prospère et riche (gangseongdaekuk en coréen).

Kim Jong-eun: le numéro un nord-coréen (source: The Guardian)
Kim Jong-eun: le numéro un nord-coréen (source: The Guardian)

La question de l’économie nord-coréenne ne peut être dissociée de celle du rôle des structures politiques. Celles-ci (principalement le PTC, l’Armée Populaire de Corée (APC) et dans une moindre mesure la Garde Rouge des Paysans Travailleurs) se sont longtemps partagées le contrôle des sociétés nord-coréennes. Cependant, depuis l’avènement de Kim Jong-il, le contrôle par le PTC des structures économiques tend à se renforcer et l’APC perd progressivement son influence. Le PTC accentue sa domination du secteur économique en augmentant les responsabilités des organisations qui lui sont affiliées. C’est ainsi que depuis ces dernières années, les responsabilités du cabinet ministériel se sont accrues. Lors de son discours du 6 avril 2012, Kim Jong-eun a mis en avant l’idée que le Cabinet Ministériel contrôlerait désormais les finances de l’Etat et serait responsable de la politique économique du pays.

Autre fait marquant : le premier avril 2013, Kim Jong-eun a nommé Pak Pong-ju à la tête du gouvernement nord-coréen. Celui-ci était déjà premier ministre entre 2003 et 2007 avant d’être démis de ses fonctions. Il revint sur le devant de la scène en 2013 avec ses conseillers Ro Tu-chol et Kwak Pom-gi, également démis de leurs fonctions en 2007. Ces deux derniers jouèrent un rôle central dans la préparation des Mesures d’Amélioration de l’Economie du 1er juillet 2002, destinées à libéraliser l’économie nord-coréenne. Il est à noter que les inspections publiques de Pak Pong-ju sont souvent mentionnées dans les médias nord-coréens alors qu’elles étaient ignorées lorsque celui-ci était Premier ministre entre 2003 et 2007. Enfin, l’équipe des députés économistes s’est accrue le 1er avril 2013, lors de la 7ème session de la 13ème APS (Assemblée populaire suprême), qui a vu la nomination de 23 économistes parmi les 27 nouveaux nommés.

Chronologiquement, le 21 novembre 2013 le gouvernement nord-coréen a annoncé des mesures visant la création de treize zones économiques spéciales conformément à la Loi de Développement des Zones Economiques promulguée six mois auparavant. Le 18 juin 2014, il a été décidé de réorganiser le Ministère du Commerce International en un nouveau ministère appelé le Ministère des Affaires Economiques Externes chargé également de coordonner les activités de deux entités économiques : la Commission d’Investissements et de Joint Ventures « Choson » et le Comité de Développement Economique et Social (CDES). Ri Ryong-nam,  ancien ministre du Commerce International a pris la tête de ce nouveau ministère et les nominations de nouveaux premiers ministres adjoints issus du secteur économique se sont succédées. Ainsi, furent nommés, dès 19 juin, en tant que premiers ministres adjoints Choe Yong-gon (ancien ministre adjoint de la construction), Kim Tok-hun (ancien fonctionnaire politique de la province de Jaggang), et Rim Chol-ung (ancien fonctionnaire au sein du Ministère des Chemins de Fer). Tous disposent d’une expérience dans la gestion des affaires économiques et voyagèrent souvent dans le cadre de rencontres économiques internationales (Choe Yong-gon se rendit en Corée du Sud en 2005). C’est à partir de 2012 qu’ont été entreprises de réelles réformes au sein de l’économie nord-coréenne. Le 28 juin de cette même année des réformes agraires étaient annoncées et une plus grande autonomie dans la distribution des récoltes a été mise en place.

Ri Ryong-nam (à  droite sur l'illustration -source indonésienne-)
Ri Ryong-nam (à gauche sur l’illustration -source indonésienne-)

Jusqu’en 2012, les coopératives agricoles nord-coréennes reversaient tout leur surplus de production à l’état (soit 100%).  Suite aux mesures économiques du 3 juillet 2012, 30% de surplus sont désormais redistribués entre les employés des coopératives agricoles. D’autre part les unités de production se sont parcellisées. Avant juillet 2012, elles employaient en moyenne 25 personnes. Dorénavant ce chiffre est de 5. Cette parcellisation favorise ainsi la spécialisation des coopératives agricoles nord-coréennes.

Le premier décembre 2012, le gouvernement assouplit les règles relatives à la distribution de la production au profit des entreprises industrielles. Le pouvoir des responsables de sociétés s’accru à l’inverse de celui des responsables du PTC attachés aux sociétés. Des primes de rendements furent alors également mises en place. Le 16 octobre 2013 que le CDES a été créé afin d’exécuter le « Plan Stratégique pour le Développement Economique National pour dix ans » qui expirera en 2020. Les fonctionnaires du CDES seront également en charge de la gestion des Zones Economiques Spéciales dans les provinces et de l’assistance aux entreprises étrangères. Créé le 17 octobre 2013, ces Zones économique spéciales géreront dans le futur des salons et des forums afin d’attirer des investisseurs étrangers tout en proposant des services de conseil adaptés. Tous les projets placés jusqu’ici sous le contrôle du Comité d’Investissement et des Joint Venture (CIJV) sont passés sous la houlette de cette nouvelle structure. Il convient de rappeler que Jang Sung-thaek, l’oncle par alliance de Kim Jong-eun exécuté en décembre 2013, était à la tête du CIJV. Le rattachement de cette structure au CDES a entrainé la subordination des investissements sous le contrôle des partenaires de Jang au PTC.

La mise en place par les autorités nord-coréennes des Zones Economiques Spéciales vise à attirer des investisseurs étrangers, à travers des mesures d’incitations fiscales. La Zone Economique Spéciale la plus connue est celle du parc industriel conjoint nord-sud localisé près de la ville de Kaesong (Corée du Nord) et de la frontière intercoréenne. Crée en 2004, ce complexe industriel a fêté ses dix ans le 30 juin 2014. Symbole de la réconciliation intercoréenne (les deux pays continuent de s’ignorer diplomatiquement), elle a nettement contribué au développement économique de la Corée du Nord. Le nombre de sociétés sud-coréennes installées dans la zone est en constante augmentation, passant de 15 en 2004 à 125 en 2013. Elles employaient à leurs débuts 6 000 nord-coréens. Désormais ils sont 52 000. De même, le volume de marchandises transitant par Kaesong est passé de 198 à 840 millions de tonnes entre 2006 et 2013 et la quantité de produits alimentaires produits a été multipliée par 130, passant de 13 à 2 000 tonnes par an. Les salaires des nord-coréens employés dans cette zone sont passés de 60 dollars par mois en 2008 à 131,5 dollars en 2013. Des entreprises européennes, notamment allemandes, souhaiteraient bénéficier des avantages de la Zone Economique Spéciale de Kaesong.

La loi sur de nouvelles Zones Economiques Spéciales a été promulguée par l’acte de Développement de zones économiques présenté le 29 mai 2013. Celui-ci mentionnait la création de nouvelles zones économiques à travers le pays. Il s’agit de la première loi qui donne des informations sur la possibilité pour les investisseurs étrangers d’investir dans ces zones. Jusqu’à présent, ces zones étaient réservées uniquement à certains partenaires choisis par les autorités nord-coréennes. Désormais, y avoir accès semble plus simple. Cet acte instaure également le partage du pouvoir de contrôle de ces zones entre le gouvernement (le seul organe de contrôle de ces zones jusqu’ici) et l’administration locale (le secrétariat du PTC régional). Chacune des nouvelles Zones Economiques se spécialise dans un domaine économique particulier (agriculture, industrie, technologies modernes…). Ces zones, dont la superficie va de 1,5 à 10 km², sont localisées, pour cinq d’entre elles à la frontière sino-coréenne, pour trois autres sur la côte est du pays et pour les cinq dernières sur la côte ouest. Par ailleurs, pour étudier le futur économique de ces zones, il sera important de suivre le développement autour des zones de Hwanggumpyong et de Wihado localisées à la frontière sino-nord-coréenne près de l’agglomération de Dandong (Chine) et de la ville de Sinuiju (Corée du Nord). Il est intéressant également de noter que les sociétés qui s’y installeront bénéficieront d’un impôt préférentiel (14%) et d’une coopération à long terme (cinquante ans). Les autorités nord-coréennes souhaitent au final y accueillir des investissements pour un montant de plus de 1 milliard d’euros.

Cinquante ans de communisme nord-coréen laissent des traces indélébiles sur la situation économique du pays. Après la chute du bloc soviétique au début des années 1990, la Corée du Nord perd une majeure partie de l’aide économique qui lui était accordée. Alors qu’au début des années 1990 le pays était peu enclin à changer de stratégie économique, il mise malgré tout depuis 2002 sur une diversification de son économie à travers un plan d’attraction d’investissements étrangers. Des investissements étrangers sont nécessaires pour un pays qui ne possèdent pas de fonds pour créer ses propres structures économiques, ni du personnel qualifié pour faire face aux défis de l’économie mondiale. Le potentiel est malgré tout impressionnant. La Corée du Nord compte près de 25 millions d’habitants et abrite de nombreux gisements de matières premières dont toutes les concessions n’ont pas été encore partagées. Il faut cependant souligner que son principal allié, la Chine, se refuse d’y envoyer des sociétés d’état, qui investissent quant à elles dans d’autres parties du monde. Nous nous comprenons.

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